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GUY HENRIET

Lundi 5 Décembre 2011

Véritable révolution dans le monde culturel, le livre numérique soulève la question de l’évolution des modes de consommation et, par conséquent, celle de son modèle économique. Guy Henriet, Directeur Administratif de Numen Benelux, fait le point sur les enjeux et perspectives de ce secteur en pleine mouvance.



GUY HENRIET
° Se vendra-t-il plus de livres numériques ou de livres papier pour cette fin d’année? Pure fiction en 2010, question plus pertinente en 2011 au vu de l’évolution des
nouveaux modes de consommation...

«De fait, depuis que le contenu s’est affranchi du contenant, autrement dit depuis que l’écrit s’est libéré du support papier, nous pouvons imaginer de nouvelles formes de consommation. Ainsi, dans l’univers des œuvres culturelles, une révolution, comparable à celle du disque ou du DVD, se produit dans le monde du livre.

«Nous voyons ainsi naître de nouvelles pratiques, telles que: découvrir chapitre après chapitre, l’intrigue d’un roman policier, au fur et à mesure de leur mise en ligne par l’auteur; recevoir chaque soir un conte interactif avec la personnalisation des héros, la gestion de conclusions multiples; gérer dynamiquement des recettes de cuisine en fonction de la saison, des ingrédients disponibles ou des dernières recettes réussies; utiliser une encyclopédie numérique pour aider son enfant à faire son devoir de géographie; annoter un ouvrage technique sans raturer un livre ancien de valeur ou comparer des traductions de textes et jongler avec les langues anciennes ou étrangères... Autant d’illustrations qui montrent que le livre numérique, les nouveaux terminaux et internet permettent de ‘repenser’ les usages du livre...»

° Ainsi se dessine la bibliothèque du futur. Mais pour la construire, il faut un nouveau modèle économique. Ou des modèles économiques. Vers où nous dirigeons-nous?

«De nouveaux modèles économiques vont naître de ces nouveaux modes de consommation où la valeur d’usage prime. Ainsi, peut-être verrons-nous apparaître des modèles où une citation sera vendue 1 EUR comme un extrait de musique est vendu 1 EUR pour être utilisé comme sonnerie de téléphone... Dans tous les cas, nous constatons que le livre numérique possède d’ores et déjà ses supports (Kindle, iPad et autres tablettes), ses formats de référence (ePub), et ses chaînes de production industrielle, mais semble encore chercher ses modèles économiques.
Hormis les bibliophiles, amateurs de belles reliures de papier filigrané, d’odeur d’encre et de cire, c’est ‘l’objet livre’, lui-même, qui est repensé.»

° Justement, par-delà l’«objet», ne verrons-nous pas de nouveaux «formats» au sens numérique du terme, que ce soit pour financer la création du livre, sa diffusion ou sa conservation?

«C’est déjà le cas. Songez au financement par un tiers -publicité, mécénat, financement public pour alimenter Gallica, crowdsourcing pour alimenter Gutenberg online ou Wikipedia… Il peut s’agir d’abonnement ou forfait aux collections d’un éditeur, voire d’une société de gestion de droits qui se chargera de redistribuer les fonds aux ayant-droits. On voit aussi éclore le principe du ‘Pay per Read’ ou paiement à l’usage, à l’instar de ce qui se passe déjà dans le secteur de la musique ou de la filmographie. A considérer, enfin, l’essor du Freemium, autrement dit l’accès gratuit limité à quelques pages, ou pour un usage restreint, et payant ensuite.»

«De nouveaux éléments émergent avec la gestion des droits (DRM), la place des constructeurs de liseuses ou smartphone, le statut des auteurs eux-mêmes qui peuvent s’adresser directement au marché, sans être attachés aux éditeurs ou aux libraires…»

° C’est une révolution qui s’annonce. Elle peut faire peur, elle peut mettre en péril une industrie qui, il est vrai, n’a que peu évolué depuis Gutenberg...

«Le doute est palpable, les interrogations nombreuses. Des éditeurs font déjà le pas et investissent dans la création de fonds numériques correspondant à des valeurs d’usage originales. Pour les universités les plus prestigieuses, en particulier, disposer d’une grande collection d’ouvrages uniques est un bon moyen d’attirer les meilleurs chercheurs. Certaines universitaires américains passent plusieurs semaines en Europe pour étudier quelques incunables, conservés précieusement dans les réserves de la British Library, de la BnF ou de la Koninklijke Bibliotheek. Si le public est restreint, la valeur d’usage, elle, est grande: pour le chercheur, éviter un déplacement en avion, des nuits d’hôtels, des heures de recherche; pour la bibliothèque prêteuse: atténuer le risque de voir, au fil du temps, son ouvrage se dégrader; pour l’université d’origine: acquérir de telles pièces uniques est impossible ou extrêmement coûteux.

«Depuis 2010, un éditeur américain –Proquest- a fait le pari de commencer à numériser et mettre en ligne l’ensemble des Early European Books, ouvrages imprimés avant 1700, conservés aujourd’hui dans les réserves des grandes bibliothèques du continent. D’un côté, la bibliothèque voit son fonds numérisé à très haute résolution, dans ses locaux, par une équipe de spécialistes. D’un autre côté, le monde académique pourra, à terme, avoir accès à une bibliothèque dont aurait rêvé Borgès: les bibles de Gutenberg et les éditions personnelles annotées par Galilée, Kepler ou Tycho Brahe sont à un clic de souris des premières pages imprimées des œuvres d’Erasme, Pétrarque, Luther ou Dante. Une façon de construire la bibliothèque numérique de l’honnête homme du XXI siècle!»

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